Ô vive flamme d'amour, Comme vous me blessez avec tendresse Dans le centre le plus profond de mon âme! Puisque vous ne me causez plus de chagrin, Achevez votre oeuvre, si vous le voulez bien, Déchirez la toile qui s'oppose à notre douce rencontre. |
EXPLICATION
C'est comme si elle disait: Ô amour embrasé, comme vous me glorifiez avec délicatesse par vos élans pleins d'amour et pénétrez toute la capacité et la force de mon âme! Vous me donnez une intelligence divine d'après toute l'acuité et la capacité de mon entendement; vous me donnez un amour qui répond à toute la force de ma volonté; vous abreuvez la substance de mon âme du torrent de vos délices par votre divin contact et l'union à votre substance qui sont en rapport à toute pureté de ma substance comme à toute l'étendue et à toute capacité de ma mémoire. Il en est vraiment de la sorte; cette faveur dépasse ce qu'on peut dire et tout ce que l'on pourrait jamais exprimer quand cette flamme d'amour s'élève dans l'âme. Plus en effet l'âme est purifiée dans sa substance et ses facultés qui sont la mémoire, l'entendement et la volonté, plus aussi la sagesse divine, comme le déclare le sage lui-même (Sag. VII, 24), pénètre dans toutes ses parties et l'absorbe d'une manière profonde, subtile, et élevée dans ses divines flammes. Puis l'Esprit-Saint met en mouvement les vibrations glorieuses de sa flamme, et l'âme, déjà absorbée par la divine sagesse, en éprouve une telle suavité qu'elle s'écrie aussitôt: Puisque vous ne me causez plus de chagrin.
Elle veut dire: désormais vous ne m'affligez plus, vous ne me chagrinez plus, vous ne me fatiguez plus comme vous le faisiez précédemment. Il faut remarquer, en effet, que, à l'époque où l'âme était dans l'état de purification spirituelle, c'est-à-dire quand elle allait entrer dans la contemplation, cette flamme divine ne se montrait pas aussi aimable et aussi suave que maintenant que l'âme est dans l'état d'union. Pour expliquer ce changement, nous devons donner quelques explications. Notons-le bien, avant que ce feu divin de l'amour ne s'introduise dans la substance de l'âme et ne s'unisse à elle par une purification complète et une pureté parfaite, cette flamme, qui est l'Esprit-Saint, fait des blessures à l'âme; il détruit et consume les imperfections de ses habitues mauvaises. Telle est l'opération par laquelle le Saint-Esprit dispose l'âme à l'union qui l'attend et à la transformation en Dieu par l'amour: car il faut bien le remarquer: ce feu d'amour qui s'unit à l'âme pour la glorifier est le même que celui qui la pénétrait pour la purifier. C'est ce qui se produit pour le feu matériel. Il pénètre le bois, mais tout d'abord il l'enveloppe et le blesse de sa flamme, il le dessèche et lui enlève tous ses éléments difformes; puis il le prépare si bien par sa chaleur qu'il peut enfin entrer en lui et le transformer en feu. Cette transformation, les spirituels l'appellent la voie purgative. L'âme y endure beaucoup de souffrances; elle y éprouve dans son esprit de profonds chagrins qui, d'ordinaire, ont leur répercussion dans les sens, car la flamme de cette voie purgative lui est très pénible. Dans cette période de purification, la flamme ne lui apporte pas de clarté, et la laisse dans l'obscurité. Si elle lui donne quelque lumière, c'est uniquement pour lui montrer et lui faire sentir ses misères et ses défauts. Elle ne lui cause pas de suavité, mais plutôt de la peine; quand parfois elle lui suggère quelque sentiment d'amour, ce n'est qu'avec un mélange de tourment et de contrainte. Elle ne lui procure aucune satisfaction, mais de la sécheresse. Et si parfois elle lui apporte par miséricorde quelque jouissance pour l'encourager et la ranimer, elle le lui fait payer avant et après avec tout autant d'épreuves. Elle n'est pas, non plus, réconfortante ni pacifique, mais destructive et pleine de reproches, jusqu'à la faire défaillir et à la tourmenter par la connaissance d'elle-même. Ainsi donc cette flamme ne lui procure aucune gloire, mais l'introduit avec ses misères et ses chagrins dans la lumière spirituelle qu'elle lui donne de la connaissance d'elle-même; Dieu, comme dit Jérémie dans ses Lamentations, envoie le feu dans ses os pour l'instruire (Lament. I, 13), ou, comme dit David, il l'éprouve par le feu (Ps. XVI, 3). Voilà pourquoi durant tout ce temps l'âme endure dans son entendement le supplice des ténèbres, dans sa volonté celui des sécheresses et des aridités, dans sa mémoire celui de la connaissance de ses propres misères, dans la mesure où son oeil spirituel les voit. De plus, elle souffre, dans sa substance même, le délaissement et la pénurie extrême. Qu'elle soit dans les sécheresses, les aridités ou parfois dans la ferveur, elle ne goûte aucun soulagement; elle n'a pas même une pensée pour se consoler ou pour élever son coeur à Dieu. Cette flamme lui est si pénible, qu'elle dit à Dieu, comme Job dans une pareille épreuve: Vous êtes devenu cruel envers moi (Job, XXX, 21). Quand, en effet, l'âme endure tous ces maux à la fois, il lui semble en vérité que Dieu est devenu cruel à son égard et irrité contre elle.
('La Vive Flamme d'amour' / St Jean de la Croix)
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