| PREFACE
J'ai suffisamment répondu, ce me semble, aux questions que vous m'avez proposées sur quelques textes de l'Apôtre. Maintenant j'aborde, dans un second volume, celles que vous me faites sur les livres des Rois. Comme beaucoup, comme presque tous les livres de l'ancien Testament, ils sont pleins de figures et enveloppés de l'ombre du mystère. Et bien que le voile ait été enlevé, depuis, que nous nous sommes attachés au Christ (1), cependant nous ne voyons encore qu'en énigme, en attendant de voir face a face. En effet un voile ôte absolument la vue de l'objet ; mais l'énigme produit l'effet d'un miroir, selon les termes du même Apôtre : " Nous voyons maintenant à travers un miroir et en énigme (2). " C'est-à-dire qu'elle ne laisse point voir la vérité clairement, sans néanmoins la cacher tout à fait. J'aborderai donc le sujet, sous la conduite du Seigneur, et aidé de vos prières plutôt qu'incommodé de vos ordres, d'autant plus que j'ai cru voir par votre lettre que vous ne demandez point le sens prophétique de ces textes: en quoi il me serait bien difficile de vous satisfaire, parce qu'il faudrait déduire le sens de ces livres d'après tout leur contexte: tâche dont l'étendue m'effraierait, à supposer que mon intelligence pût y suffire, et qui demanderait d'ailleurs un temps et des loisirs prolongés. Mais vous voulez bien me demander simplement quel est le sens propre
que je donne au faits que vous mentionnez, et vous nie priez de vous l'exposer par écrit.
PREMIÈRE QUESTION. - Quel est l'esprit dont l'Écriture nous représente animé le roi Saül ?
1. La première explication que vous demandez sur le premier livre des Rois, est cette de ces mots : " L'Esprit du Seigneur saisit subitement Saül, " quand il dit ailleurs : " L'esprit mauvais du Seigneur agitait Saül (1). " Car voici le texte : " Et il arriva que comme il se détournait pour s'éloigner de Samuël; Dieu changea le coeur de Saül et lui en donna un autre, et tous les signes vinrent ce jour-là: il passa de la sur la colline, et voilà qu'un choeur de prophètes vint au devant de lui, et l'Esprit du Seigneur se saisit de lui aussitôt, et il prophétisa au milieu d'eux (2). " Samuël lui avait prédit tout cela, après lui avoir donné l'onction par ordre de Dieu. Jusque-là, je pense, point de difficulté. L'Esprit souffle où il veut (3), et il n'est pas d'âme dont le contact puisse souiller l'Esprit de prophétie. Car il pénètre partout, à cause de sa pureté (4). Mais il n'affecte point tout le mande de la même manière : chez les uns, il dispose l'esprit de façon à lui faire voir les images des choses qu'il veut révéler; à d'autres il en fait goûter l'intelligence comme un fruit ; à ceux-ci il accorde ces deux inspirations; il agit sur ceux-là même à leur insu.
Or son action sur l'esprit peut avoir lieu de deux manières : ou en songe, comme nous le voyons, non-seulement chez la plupart des saints, mais même chez Pharaon et chez le roi Nabuchodonosor, qui virent l'un et l'autre en songe ce que ni l'un ni l'autre ne put comprendre (5) ; ou par la révélation extatique, que quelques auteurs latins appellent stupeur, par analogie, sans doute, plutôt qu'avec exactitude, puisque l'esprit devient alors étranger aux sens, de telle sorte que l'intelligence, ravie par l'Esprit divin, est absorbée par la vue et la contemplation des images. C'est ainsi que Daniel vit ce qu'il ne comprenait pas, et que Pierre eut sous les yeux une grande nappe suspendue par les quatre coins, et qui descendait du ciel (1): car il sut plus tard ce que cette figure signifiait.
L'intelligence qui nourrit l'âme n'a lieu que d'une manière : quand on apprend par révélation le sens et le but des images qu'on a sous les yeux; ce qui est le genre le plus sûr et celui à qui l'Apôtre donne proprement le noie de prophétie (2). C'est ainsi que Joseph mérita de comprendre ce que Pharaon n'avait pu que voir, et que Daniel expliqua au roi ce que celui-ci avait vu sans le comprendre. Mais lorsque l'esprit est affecté de telle sorte qu'il n'en est plus réduit aux conjectures sur le sens des images qui le frappent, mais saisit les objets mêmes et les comprend, comme se comprennent la sagesse, la justice, ou toute autre perfection immuable et divine; ce n'est plus alors la prophétie dont nous parlons.
Quant au double don de prophétie, il est accordé à ceux qui voient en esprit les images des choses et en comprennent en même temps la signification, ou au moins les entendent expliquer avec clarté, comme on en voit quelques exemples dans l'Apocalypse.
D'autres sont inspirés de l'esprit de prophétie à leur insu, comme nous le voyons dans Caïphe qui, étant pontife, prophétisa, à l'occasion du Seigneur, qu'il était avantageux qu'un homme mourût pour tout le peuple (3), bien qu'il eût une autre intention dans ce qu'il disait. Mais il ne s'apercevait pas qu'il ne parlait pas de lui-même. Du reste les exemples de ce genre abondent dans les saints Livres, et ce que je dis là, votre prudence is sait parfaitement. Car ce n'est point moi qui vous instruis; c'est une épreuve que vous rue faites subir, m'adressant e-te questions ; vous voulez savoir si j'ai profité, et vous êtes prêt en même temps redresser mes erreurs.
Quant à cette expression : " L'esprit se saisit de lui, " elle indique un souffle subit, sorti des mystérieuses profondeurs de la divinité. Mais lequel de ces genres de prophétie fut celui de Saül ? Nous le voyons assez par ce qui est écrit : Dieu changea le coeur de Saül, et lui en donna un autre. " Ce qui veut dire que Dieu lui donna une autre disposition de coeur et, par ce changement, le rendit capable de voir les images expressives et figuratives destinées à prédire l'avenir. ('Questions sur le livre des Rois' / St Augustin)
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