Que peuvent opposer les Juifs à ce que nous venons de dire? les voilà confondus; ils ne peuvent éviter leur jugement, ni attendre aucun pardon : ils ont eux-mêmes prononcé leur arrêt. Comment? de quelle façon? Ils croyaient Jean-Baptiste un homme digne de foi, et si véridique, qu'ils le croyaient non-seulement quand il rendait témoignage aux autres, mais encore quand il parlait de lui-même. Et en effet, s'ils n'eussent pas été dans ces dispositions, ils n'auraient pas envoyé lui demander à lui-même qui il était. Vous le savez, nous ne croyons à ceux qui rendent témoignage d'eux-mêmes , qu'autant que nous les regardons comme les plus véridiques de tous les hommes. Et ce n'est point là seulement ce qui leur ferme la bouche; mais c'est aussi l'intention dans laquelle ils étaient venus l'interroger. D'abord ils sont vifs et pressants, ensuite ils changent et se modèrent.
Jésus-Christ le montre par ces paroles : " Jean était une lampe ardente, et vous avez voulu vous réjouir pour un peu de temps à la lueur de sa " lumière ". (Jean, V, 35.) Mais d'ailleurs sa réponse le rendait plus croyable. Car " celui " qui ne cherche pas sa propre gloire ", dit encore Jésus-Christ, " est véritable, et il n'y a " point en lui d'injustice ". (Jean, VII, 18.) Or, Jean-Baptiste ne l'a point cherchée, mais il les a envoyés à un autre. Et, de plus, ceux qui avaient été envoyés étaient les plus dignes de foi d'entr'eux, des premiers et des plus considérables ; d'où il s'ensuit qu'il ne leur reste point d'excuse pour n'avoir pas cru en Jésus-Christ. Car, je vous le demande, ô Juifs, pourquoi ne vous êtes-vous pas rendus à ce que Jean vous disait de Jésus-Christ ? Vous avez envoyé les premiers et les plus considérables d'entre vous, par leur bouche vous l'avez interrogé; vous avez ouï ce qu'il a répondu. Vos envoyés ont employé tout leur zèle, tous leurs soins et toute leur adresse; ils se sont informés de tout, ils ont tout examiné et nommé tous ceux sur qui vous aviez jeté vos soupçons: et toutefois il a confessé avec une grande liberté qu'il n'était ni le Christ, ni Elie, ni le prophète attendu. Non content de cela, il vous a appris qui il était, et vous a entretenu de la nature de son baptême; il vous a déclaré que c'était peu de chose , qu'il n'avait rien de grand, rien de plus que de l'eau, vous montrant en même temps la supériorité et l'excellence du baptême conféré par Jésus-Christ. Il vous a aussi cité le prophète Isaïe, qui, longtemps auparavant, avait témoigné que Jésus-Christ était le maître et le Seigneur, et Jean-Baptiste le ministre et le serviteur. Enfin que restait-il? y avait-il autre chose qu'à croire à celui de qui on rendait témoignage, qu'à l'adorer et le confesser Dieu? mais que ce témoignage fut, un témoignage non de complaisance, mais de vérité : les moeurs et la sagesse de celui qui le rendait, le faisaient bien voir. Et en voici une preuve évidente : personne ne préfère son prochain à soi, ni ne cède à un autre l'honneur qu'il peut s'attirer à lui-même , surtout quand cet honneur est si grand. C'est pourquoi si Jésus-Christ n'eût pas été Dieu, jamais Jean-Baptiste ne lui aurait rendu ce témoignage. Et, puisqu'il a éloigné de soi cet honneur, comme étant infiniment au-dessus de sa nature et de sa condition, il [176] est certain qu'il ne l'a point attribué à une autre personne inférieure.
" Mais il y en a un au milieu de vous que " vous ne connaissez pas (26) ". L'évangéliste a dit cela, parce que Jésus-Christ, ainsi qu'il était naturel, se mêlait et se confondait au milieu de la foule du peuple, comme s'il eût été lui-même un homme du commun, voulant en tout nous montrer le mépris que nous devons faire de la pompe et du faste. Mais par le mot de " connaissance ", il entend la parfaite connaissance, c'est-à-dire qui il était et d'où il était venu. Souvent il a répété ces paroles : " Il doit venir après moi ", et c'est comme s'il disait : Ne pensez pas que tout s'accomplisse dans mon baptême: si mon baptême était parfait, un autre ne viendrait pas après moi vous apporter un autre baptême : le mien n'est qu'une certaine préparation à celui-ci : ce que nous faisons n'est qu'une ombre et une figure; il faut qu'il en vienne un autre, pour vous apporter la vérité. C'est pourquoi ce mot: " Celui qui va venir après moi ", marque principalement sa dignité. Car si le premier baptême était parfait, il ne serait nullement nécessaire de recourir à un autre. " Il est avant moi ", c'est-à-dire il est plus honorable et plus illustre que moi. Après quoi, de peur qu'ils ne crussent que c'était par comparaison à lui, que Jésus-Christ était plus grand et plus excellent; pour faire voir qu'il n'y a nulle comparaison à faire, il ajoute : " Je ne suis pas digne de dénouer les cordons de ses souliers (27) ", c'est-à-dire : Non-seulement il est avant moi, mais il est tel que je ne mérite pas d'avoir même une place parmi ses derniers serviteurs; car déchausser, c'est le ministère le plus bas. Que si Jean-Baptiste n'est pas digne de dénouer les cordons. de ses souliers, ce. Jean-Baptiste, dont il est dit, qu' " entre tous ceux qui sont nés des femmes, il n'en est point né de plus grand que lui " (Luc, VII, 18), en quel rang nous-mêmes nous mettrons-nous, si celui qui était égal à tout le monde, ou plutôt qui était plus grand et au-dessus, qui était du nombre de ceux dont saint Paul dit que " le monde n'en était pas digne " (Héb. VI, 38), se dit indigne d'être compté parmi les derniers serviteurs, que dirons-nous, nous qui sommes autant au-dessous de la vertu de Jean-Baptiste que la terre est éloignée du ciel? (Commentaire sur saint Jean / Jean Chrysostome)
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