| 5. Il nous reste à examiner la beauté des choses créées dont le Prophète a dit : Seigneur, vous m'avez rempli de joie dans la vue de vos ouvrages (Ps. 91. 4.) ; et assurément un peu d'attention nous fera découvrir, dans les oeuvres de Dieu, autant de beauté que de bonté. Passant sous silence bien des perfections , attachons-nous à ce qui est jugé beau par le commun des hommes. On admire sans contredit urne prairie verdoyante, un jardin bien cultivé, une forêt agréable , une mer tranquille, le cristal des fontaines, la majesté d'un fleuve, la régularité d'une ville, l'aspect du firmament tout parsemé d'étoiles. Quel plaisir encore de voir des arbres chargés de fleurs ou de fruits ; les différentes espèces de quadrupèdes, le vol des oiseaux, ou les poissons qui se jouent dans leur élément! Que dirai-je de la beauté des étoiles, de la lune, et surtout de cet astre radieux dont, l'apparition cause une joie universelle ? (Mais les hommes auxquels nous nous adressons plus particulièrement , sont les plus enchantés de leur propre beauté. Propter speciem mulieris inulti perierunt (Eccli. 9.). Nous avons vu en gémissant , des hommes sages dans tout le reste , tellement épris de la beauté des femmes, et des femmes tellement éprises , affolées pour des hommes , quoique bien élevées et d'un rang distingué, que les uns et les autres abandonnaient leurs affaires, leurs emplois , leurs enfants, leurs parents pour les suivre au péril même de leur vie et de leur salut éternel. Chacun sait ce qui concerne David, Salomon, Samson ; et l'histoire est remplie de pareils exemples.
Si la beauté que Dieu a répandue dans les choses créées est si grande, combien pensez-vous, ô mon âme, que sera la beauté du créateur! car personne ne peut donner ce qu'il n'a point : et si les hommes , trompés par la beauté lu soleil et des astres, les ont pris pour des divinités, qu'ils conçoivent de là combien celui lui en est le dominateur doit encore être plus beau ; car c'est l'auteur de toute beauté qui donne l'être à toutes choses (Sag. 13. 3.). Nous connaissons l'infinie beauté de Dieu non-seulenent en considérant qu'il renferme éminemment la beauté des créatures, mais encore en ce qu'étant invisible pour nous durant notre pèlerinage, néanmoins plusieurs saints l'ont tellement aimé qu'ils se sont concentrés dans des lieux déserts pour vaquer à sa contemplation, comme sainte Marie-Magdeleine , saint Paul, premier ermite, le grand saint Antoine , et une infinité d'autres dont Théodoret nous a conservé les noms dans son histoire religieuse. D'autres abandonnant leurs épouses , leurs enfants et tout ce qu'ils possédaient, se sont, confinés dans des monastères pour y vivre sous la dépendance d'autrui, afin de jouir de l'amitié de Dieu. Enfin il en est qui se sont exposés avec joie aux plus cruelles douleurs, pour mériter la vision de l'infinie beauté de Dieu. Écoutez saint Ignace, martyr, dans son épître qu'il adresse aux Romains : Le feu, la croix, les bêtes, la dislocation des os, la division des membres et le brisement de tout le corps, et tous les tourment du démon peuvent venir fondre sur moi sans que je les craigne , pourvu que je jouisse de Jésus-Christ. Tantum Christo fruar. Mais si la beauté de Dieu, seulement connue par la foi et l'espérance, excite un si ardent désir, que sera-ce lorsqu'elle se montrera sans voile et telle qu'elle est? Il arrivera alors qu'enivrés d'un torrent de délices, nous ne voudrons ni nous ne pourrons en détourner les veux un seul instant. Est-il étonnant, après tout, que les anges et les âmes bienheureuses voient sans cesse la face du Père céleste sans en éprouver de dégoût ni d'ennui, puisque Dieu lui-même se complaît de toute éternité a contempler sa beauté, qu'il trouve son bonheur dans cette contemplation, qu'il ne désire autre chose, et que renfermé, pour ainsi dire , dans le cellier où il met son vin (Cant. 2. 4.) , et dans le jardin où se trouvent toutes les délices , il n'en est jamais sorti et n'en sortira jamais durant l'éternité. Cherchez cette beauté, ô mon âme , nuit et jour soupirez après elle ; dites avec le Prophète : Mon dure a une soif ardente pour le Dieu vivant : quand irai-je paraître devant la, face de mon Dieu. ? Dites avec l'Apôtre (2 Cor. 5. 8.) : Pleins de confiance, nous aimons mieux sortir de la maison de ce corps, pour aller habiter avec le Seigneur, que d'y demeurer plus longtemps , étant privés de ce bonheur. Du reste, ne craignez pas d'être souillée par un excès d'amour pour cette beauté; car l'amour de la beauté divine perfectionne le coeur, et ne le dégrade pas; le sanctifie et ne le souille pas. Entendez sainte Agnès dire avec transport : J'aime Jésus-Christ dont la Mère est vierge , et dont le Père est Dieu.. en l'aimant je serai chaste , en m'approchant de lui je serai plus pure , en l'épousant je serai vierge. Mais si vous désirez vraiment de voir cette beauté incréée, il faut accomplir ce qu'ajoute l'Apôtre Et faire consister toute votre ambition à lui être agréable, soit a présent que nous sommes éloignés de lui, soit lorsque nous serons en sa présence. Si Dieu vous plaît, il faut aussi que vous plaisiez à Dieu. A la vérité , quand nous serons dans la région des vivans, éclairés de sa splendeur, nul doute que nous ne plaisions a Dieu: Placebo Domino in regione vivorum. Mais dans ce pèlerinage nous nous souillons et nous nous entachons si facilement de la boue du péché, que l'apôtre saint Jacques n'a pas craint de dire que nous faisons tous beaucoup de fautes : In multis offendimus omnes ; et le prophète David, pour montrer, combien sont rares ceux qui vivent sans souillure , les appelle bienheureux: Beati immaculati in via. Si vous désirez donc , ô mon âme, plaire a votre Bien-Aimé dans cette terre d'exil, il ne suffit pas de le vouloir, il faut encore, vous dit l'Apôtre, vous efforcer de lui plaire, c'est-à-dire, par un soin assidu et continuel éviter les souillures qui pourraient défigurer votre âme, et employer les mêmes soins et la même peine pour vous purifier de celles qui s'y seraient glissées. Ne voyez-vous pas quels soins prennent certaines femmes pour plaire à leurs maris ; les heures qu'elles emploient pour orner leur chevelure, pour embellir leur visage, pour faire disparaître les taches de leurs habits, et tout cela pour un homme mortel, qui, sous peu de jours, doit devenir la proie des vers. Jugez de là ce que vous devez faire pour plaire aux yeux d'un époux immortel qui vous voit sans cesse , et qui désire vous posséder sans tache et sans souillure. Il faut assurément faire tous vos efforts pour marcher en sa présence dans la sainteté et la justice : In sanctitate et justitia coram ipso. Il vous faut éloigner, retrancher vigoureusement tout obstacle à la véritable sainteté et à la véritable justice, sans égard pour la chair et le sang , sans égard pour les discours et les jugements des hommes; car l'Apôtre vous dit que vous ne sauriez plaire en même temps à Dieu et aux hommes : Si hominibus placere vellem, Christi serves non essem.
(L'échelle du ciel / St Robert Bellarmin)
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