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De la valeur de la persévérance, pour atteindre aux dernières Demeures, du vif combat que livre le démon, et combien il est utile de ne pas se tromper de chemin au début. D'un moyen dont elle a fait l'expérience efficace.
Quand nous n'aurions point d'autres preuves de notre misère, et du dommage que nous cause la dissipation intérieure, celle-là seule devrait suffire pour nous porter à nous recueillir. Peut-il y avoir un plus grand mal que de se voir hors de chez soi ? Et comment espérer de trouver ailleurs du repos, lorsque l'on n'en trouve pas dans sa propre maison ? Rien ne nous est si proche, si intime, que les puissances de notre âme, puisque nous en sommes inséparables ; et ces puissances nous font la guerre, comme si elles voulaient se venger de celle que nos vices leur ont faite. La paix ! la paix ! mes sœurs, c'est la parole sortie de la bouche du divin Maître, et qu'il a tant de fois adressée à ses apôtres. Mais croyez-m'en, si vous ne l'avez point, si vous ne tâchez pas de l'avoir en vous, vous travaillerez en vain à la chercher hors de vous. Oh ! qu'elle finisse cette guerre ! je le demande au nom du sang que notre adorable Sauveur a répandu pour nous. Qu'ils y mettent un terme, je les en conjure, ceux qui n'ont point encore commencé à rentrer en eux-mêmes ; et que ceux qui y sont déjà rentrés ne cèdent point, par crainte des combats, à la tentation de retourner en arrière. Qu'ils considèrent que les rechutes sont plus dangereuses que les chutes Voyant qu'ils ne peuvent reculer sans se perdre, qu'ils se confient, non en leurs propres forces, mais uniquement en la miséricorde de Dieu. Ils verront comment Notre Seigneur les conduira d'une demeure dans une autre, et les introduira dans une terre où ces bêtes cruelles ne pourront plus ni les atteindre ni les fatiguer ; au lieu d'avoir à les redouter, ils les tiendront assujetties et se riront de leurs efforts ; enfin, dans cette terre de bénédiction, leur âme jouira de plus de bonheur qu'on n'en peut souhaiter en cette vie. Mais vous ayant déjà expliqué ailleurs, ainsi que je le disais au commencement de cet écrit, comment vous devez vous conduire au milieu des troubles que le démon suscite dans cette demeure ; et, en parlant de la manière de se recueillir, vous ayant déjà dit que ce n'était point à force de bras, mais avec suavité, qu'il fallait le faire, afin que le recueillement soit plus durable, je ne le répéterai point ici. Je me contenterai d'ajouter qu'il est très avantageux d'en communiquer avec des personnes qui en aient l'expérience. Vous pourriez croire que lorsque des occupations nécessaires vous retirent de cette retraite intérieure du cœur, vous faites une grande brèche au recueillement ; détrompez-vous. Pourvu que vous soyez ensuite fidèles à y rentrer de nouveau, le divin Maître fera tout : tourner au profit de votre âme, quoique vous n'ayez personne pour vous instruire. Lorsque faction a interrompu le recueillement, il n'y a point d'autre remède que de commencer à se recueillir. Sans cela, l'âme ira perdant chaque jour dé plus en plus, et encore plaise à Dieu qu'elle s'en aperçoive ! Mais, pourrait penser quelqu'une d'entre vous, si c'est un si grand mal de retourner en arrière, ne vaudrait-il pas mieux rester hors du château, sans jamais se mettre en peine d'y entrer ? Je vous ai déjà dit dès le commencement, en m'appuyant sur les paroles mêmes de Notre Seigneur, Que celui qui aime le péril y rencontrera sa perte, et qu'il n'y a point d'autre porte que l'oraison pour entrer dans ce château. Ce serait donc folie de s'imaginer qu'on peut entrer au ciel , sans entrer auparavant en soi même pour se connaître, sans considérer sa propre misère, les immenses bienfaits qu'on a reçus de Dieu, et sans implorer souvent le secours de sa miséricorde. Le divin Maître ne nous a-t-il pas dit : Nul n'ira à mon Père que par moi ; ce sont, ce me semble, ses paroles ; et encore : Qui me voit, voit mon Père ? Or, si nous ne jetons jamais les yeux sur cet adorable Sauveur, si nous ne considérons point les obligations infinies que nous lui avons, si nous ne pensons point à la mort que son amour lui a fait endurer pour nous ; comment pourrons-nous le connaître, et travailler pour son service ? De quoi sert la foi sans les œuvres ? et les œuvres, quelle valeur peuvent elles avoir, si elles ne sont unies à la valeur des mérites de Jésus-Christ notre souverain bien ? Enfin, si nous ne considérons toutes ces choses, qu'est-ce qui sera capable de nous porter à rendre à ce divin Maître les témoignages d'amour que nous lui devons ? Je le supplie en ce moment de nous faire comprendre combien nous lui coûtons cher, et de nous donner l'intelligence de ces vérités : Que le serviteur n'est pas au-dessus du Maître ; que l'on ne peut sans travail arriver à la gloire ; et qu'il est nécessaire de prier, pour ne pas être sans cesse exposé à la tentation.
(Le château intérieur / Ste Thérèse d'Avila)
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