| Je voulais terminer ce discours en me contentant de ce que je vous ai dit, sans parler de ce qui m'est arrivé à moi-même. Mais je ne voudrais pas que vous ne croyiez pas que je vous ai rapporté toutes ces choses uniquement parce qu'elles me sont venues à l'esprit. Pour que vous y ajoutiez foi comme à des choses vraies, et pour que vous sachiez que je ne vous ai rien proposé que je ne connaisse par l'expérience, je vous dirai encore ce que j'ai vu des embûches et des artifices des démons, bien qu'en cela je semble commettre une imprudence. Mais Dieu qui m'entend sait quelle est ma sincérité, et que je ne parle pas pour me faire valoir, mais pour l'amour de vous et par le désir de votre avancement spirituel.
Combien de fois, alors que les démons me disaient que j'étais un saint, les ai-je maudits au nom du Seigneur ! Combien de fois, alors qu'ils me prédisaient le débordement du Nil, leur ai-je répondu : De quoi vous mêlez-vous ! Quelquefois, venant avec des menaces, ils m'environnaient de tous côtés, comme des troupes de soldats armés, à pied ou à cheval. Et quelquefois aussi, ils remplissaient de serpents et de bêtes sauvages le lieu où je demeurais. Alors je chantais ce verset : Ils mettent leur gloire dans leurs chariots et dans leurs chevaux, mais nous ne nous glorifions qu'au nom du Seigneur notre Dieu (Ps 19, 9). Et après m'être mis en prière, tous leurs efforts étaient rendus inutiles.
Une autre fois, m'abordant de nuit avec une grande lumière qui n'était que feinte, ils me dirent : Nous venons, Antoine, pour t'éclairer. Je fermais les yeux, je me mis en oraison, et aussitôt cette lumière diabolique fut éteinte. Quelques mois après, ils vinrent en chantant des psaumes et en parlant de l'Ecriture sainte. Mais je demeurais comme un sourd qui n'entend rien (Ps 38, 14). Une autre fois, ils ébranlèrent tout mon monastère et je priai Dieu afin que mon âme ne fût point ébranlée. Ils revinrent à quelque temps de là en battant des mains, en sifflant et en sautant. Mais, m'étant mis à prier et à chanter des psaumes, ils commencèrent aussitôt à pleurer et à se plaindre : ils avaient perdu toute force. Alors je louai Notre Seigneur qui, domptant ainsi leur audace et leur folie, les rendait si méprisables.
Un jour, le démon m'apparut d'une grandeur démesurée, et il eut l'impudence de me dire : je suis la force et la providence de Dieu, et je te ferai telle faveur que tu voudras. Alors, en proférant le nom de Jésus-Christ, je lui crachai au visage ; et m'efforçant de le frapper, il sembla que j'en étais venu à bout : ce grand fantôme et toute la troupe des démons qui le suivaient s'étaient évanouis aussitôt que j'eus prononcé ce nom qui leur est si redoutable.
Une autre fois, comme je jeûnais, cet imposteur vint me trouver en habit de solitaire, et en me présentant comme un pain, il me dit pour me tromper : Mange, et donne quelque relâche à tes travaux excessifs ; tu es un homme comme les autres et tu succomberas si tu continues dans ces grandes austérités. Connaissant ses ruses et ses artifices, je me levai pour prier ; ne pouvant le supporter, il fut vaincu et s'évanouit de devant mes yeux en sortant par la porte comme une fumée.
Combien de fois m'a-t-il présenté de l'or en apparence dans le désert, afin seulement que je le touche et le regarde ! Mais au lieu de cela, je chantais des psaumes, et lui séchait de dépit. Il m'a souvent couvert de plaies, et je disais : Rien ne saurait me séparer de l'amour de Jésus-Christ (Rm 8, 35). A ces paroles, les démons s'entrefrappaient les uns les autres. Car ce n'est pas moi qui les ai domptés, et qui ai rendu toutes leurs forces inutiles ; mais c'est le Seigneur qui a dit : Je voyais Satan tomber du ciel comme un éclair (Lc 10, 18).
Voilà, mes chers enfants, ce qui m'est arrivé personnellement et que j'ai voulu vous dire, en me souvenant de ce que l'Apôtre a fait en pareille rencontre ; afin que ni le découragement, ni la crainte de toutes les illusions du diable et des démons ne soient jamais capables d'affaiblir votre sainte résolution. Mais puisque par le désir de vous voir avancer dans la vertu, j'ai passé par-dessus les lois de la prudence ordinaire, en vous racontant toutes ces choses, je veux encore vous en rapporter une pour augmenter votre assurance contre ces ennemis des hommes. Et vous pouvez hardiment me croire, car je ne mens pas. Quelqu'un ayant un jour frappé à ma porte dans le monastère, je sortis et vis un homme d'une extraordinaire grandeur. Lui ayant demandé qui il était, il me répondit :
- Je suis Satan.
- Qu'as-tu à faire ici ?, lui dis-je alors.
Il me répliqua : - Pourquoi est-ce que tous les solitaires m'accusent injustement ? Pourquoi est-ce que tous les chrétiens me donnent sans cesse des malédictions ? Mais pourquoi, lui répondis-je, leur fais-tu toujours du mal ? Je ne leur en fais point, dit-il ; mais c'est eux-mêmes qui s'en font, car j'ai perdu toute ma force. Et n'ont-ils pas lu : Enfin l'ennemi a été désarmé ; tu as détruit toutes ses villes (Ps 9, 7) ? Il ne me reste plus un seul lieu où je commande. Je n'ai plus aucune arme et je ne possède pas une seule ville. Les chrétiens sont répandus dans le monde entier et les déserts eux-mêmes sont remplis de solitaires. Qu'ils veillent donc sur eux-mêmes, si bon leur semble, et ne fassent plus toutes ces imprécations, si injustes, contre moi.
Alors, admirant la grâce de Dieu, je lui dis : - Bien que tu sois toujours menteur et que tu ne dises jamais la vérité, tu viens de la dire maintenant malgré toi. Car il n'y a pas de doute que Jésus-Christ en venant dans le monde, a ruiné toutes tes forces, et en te mettant à terre, t'a entièrement désarmé.
Le démon, entendant proférer ce nom de notre Sauveur, et sentant par là augmenter l'ardeur de son supplice, disparut aussitôt. Or s'il avoue lui-même qu'il ne peut rien, n'avons-nous pas raison de le mépriser avec tous ses démons ? Voilà quels sont les artifices de notre ennemi et de tous ces chiens infernaux ; mais connaissant leur faiblesse, il nous est bien aise de n'en pas tenir compte. Gardons-nous donc de perdre courage, ne remplissons point notre esprit de vaines terreurs, et ne nous donnons pas de la crainte à nous-mêmes, en disant : Mais si le démon venait à cette heure pour me tenter ? Mais s'il m'enlevait pour me mettre à terre ? Mais si, en sortant tout d'un coup de ses embûches, il m'épouvantait tellement qu'il me mette dans le trouble ? N'ayons aucune de ces pensées, et ne nous affligeons point comme si nous étions prêts à périr. Au contraire, soyons pleins de confiance, et réjouissons-nous toujours, comme devant être sauvés ; et parce que le Seigneur est avec nous, lui qui a mis les démons en fuite et détruit toute leur puissance, pensons continuellement que le Seigneur nous étant ainsi toujours présent, les démons ne sauraient nous faire aucun mal. Car ils se conduisent envers nous selon l'état auquel ils nous trouvent, et forment les visions qu'ils nous présentent selon les pensées qu'ils reconnaissent que nous avons dans l'esprit. Ainsi, s'ils nous trouvent craintifs et troublés, ils nous attaqueront aussitôt comme les voleurs attaquent une maison qu'ils savent n'être gardée par personne, et ils augmenteront par de nouvelles frayeurs celles que nous aurons déjà dans l'esprit, en y joignant des visions et des menaces ; ce qui tourmente misérablement une pauvre âme. Mais si, au contraire, ils nous trouvent pleins de joie dans le Seigneur, s'ils nous trouvent en train de méditer ses commandements et de considérer que toutes choses sont entre ses mains, les démons ne peuvent rien contre les chrétiens, ils n'auront aucune capacité de nous nuire ; s'ils voient nos âmes dans ces sentiments, ils s'en retourneront avec confusion et avec honte. Ainsi, trouvant Job fortifié de la sorte contre lui, il le quitta. Mais trouvant Judas dépouillé de semblables armes, il en fit son esclave. C'est pourquoi, si nous voulons triompher de cet ennemi, ayons toujours dans l'esprit de saintes pensées ; que nos âmes soient continuellement dans la joie par l'espérance des biens à venir, et alors nous considèrerons toutes les illusions des démons comme une vapeur et une fumée, et nous les verrons nous fuir plutôt que nous persécuter. Car, comme je l'ai déjà dit, ils sont extrêmement timides, parce qu'ils n'ignorent pas l'ardeur de ces flammes éternelles destinées à leur supplice.
Mais pour que vous ayez encore moins peur de ces esprits de ténèbres, je veux vous donner un signe qui vous servira à les reconnaître. Lorsque quelque vision vous apparaîtra, au lieu de vous laisser troubler par la crainte, interrogez avec assurance celui qui se présentera à vous, en lui disant : Qui es-tu ? D'où viens-tu ? (Jos 5, 13). Car si cette apparition est d'un bon ange, il vous éclairera sur vos doutes par ses réponses, et changera votre appréhension en joie. Et si c'est un démon, il sera soudain terrassé en voyant la fermeté de votre esprit ; car c'est la meilleure preuve qu'un esprit n'est ému par rien, que de lui demander ainsi : qui il est, et d'où il vient. Ainsi le fils de Navé fut informé de ce qu'il désirait savoir (Jos 5, 13) et le démon ne put se cacher à Daniel lorsqu'il l'interrogea Dn 10, 11.18.19).
(Vie de Saint Antoine / Athanase d'Alexandrie)
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