| 6.C'est ainsi que votre âme sera dans l'abondance et les délices, et que votre holocauste sera gras et parfait. C'est ainsi que vous apaiserez le souverain roi ; que vous serez agréable à ses princes, et que vous gagnerez le cour de toute la cour; à l'odeur agréable de vos sacrifices, qui montera au ciel, ils diront : " Qui est celle-ci qui monte du désert, comme la fumée de la myrrhe, de l'encens et d'une infinité d'autres parfums (Cant. III, 6) ? " " Les princes de Juda, dit le Prophète, de Zabulon et de Nephtali, sont leurs chefs (Psal. LXVII), " c'est-à-dire, les chefs de ceux qui louent Dieu, qui sont continents, et qui aiment la contemplation. Car nos princes savent bien que la louange de ceux qui chantent la générosité des continents, et la pureté des contemplatifs sont agréables à leur roi; et ils ont à coeur d'exiger de nous ces prémices de l'esprit, qui ne sont autre chose, que les premiers et les plus excellents fruits de la sagesse. Car vous le savez, en hébreu, Juda signifie, louant et confessant, Zabulon, demeure assurée, Nephtali, cerf lâché, parce que la légèreté avec laquelle il court et il saute, exprime fort bien, les transports et les extases des spéculatifs; et de même que le cerf perce les endroits les plus épais des forêts ; ainsi pénètrent-ils les sens les plus cachés et les plus difficiles. Nous savons pareillement qui est celui qui a dit : " Le sacrifice de louanges m'honorera (Psal. XLIX, 23). " 7. Mais, " si les louanges ne sont pas malséantes dans la bouche du pécheur (Eccles. XV, 9), " n'avez-vous pas extrêmement besoin de la vertu de continence, pour que le péché ne règne point dans votre corps mortel ? Mais la continence n'est point agréable à Dieu, quand elle recherche la gloire humaine, aussi, avez-vous encore besoin de la pureté d'intention, qui vous fasse désirer de ne plaire qu'à Dieu, et vous donne la force de vous attacher uniquement à lui. Car il n'y a point de différence entre, être à Dieu, et voir Dieu, ce qui n'est accordé, par un rare bonheur, qu'à ceux qui ont le coeur pur. David avait cette netteté de coeur, lorsqu'il disait à Dieu : " Mon âme s'attache fortement à vous, par un violent amour (Psal. LXII, 9) " et ailleurs : " Pour moi, mon plus grand bien est de m'attacher inviolablement à Dieu. (Psal. LXXII, 23). " En le voyant, il était attaché à lui, et en s'attachant à lui, il le voyait. Lors donc qu'une âme est dans l'exercice continuel de ces vertus sublimes, ces ambassadeurs célestes conversent familièrement et souvent avec elle, surtout s'ils la voient souvent en oraison. Qui m'accordera, ô princes charitables, de pouvoir faire connaître auprès de Dieu, par votre entremise, ce que je lui demande? Je ne dis pas à Dieu, parce que toutes les pensées de l'homme lui sont connues, mais auprès de Dieu, c'est-à-dire aux Vertus, aux autres ordres des anges, et aux âmes bienheureuses dépouillées de leur corps. Qui relèvera de la poussière, et retirera du fumier un homme aussi vil, et aussi misérable que moi, et le fera asseoir avec les princes sur un trône de gloire ? Je ne doute point qu'ils ne reçoivent dans le palais céleste, avec des témoignages extraordinaires de joie et d'affection, celui qu'ils daignent visiter sur son fumier. Après tout, comment, après s'être réjouis de la conversion d'un pécheur, ne le reconnaîtraient-ils pas quand il s'élèvera dans les cieux! 8. C'est pourquoi je pense que c'est à eux, les familiers et les compagnons de l'Époux, que parle l'Épouse dans sa prière, et découvre le secret de son coeur, lorsqu'elle dit : " qu'il me baise d'un baiser de sa bouche. " Et voyez avec quelle familiarité et quelle tendresse, l'âme qui soupire dans cette misérable chair, s'entretient avec les puissances célestes. Elle désire avec passion les baisers de son Époux, elle demande ce qu'elle désire, et néanmoins elle ne nomme point celui qu'elle aime, parce qu'elle ne doute point qu'ils ne le connaissent, parce qu'elle a coutume de s'entretenir souvent avec eux. C'est pour cela qu'elle ne dit point : " Qu'un tel ou un tel me baise; mais seulement qu'il me baise, comme Marie Madeleine ne reconnaît point celui qu'elle cherchait, mais disait seulement à celui qu'elle pensait être un jardinier : " Seigneur, si vous l'avez emporté (Joan. XX, 51). " De qui parle-t-elle ? Elle ne le nomme point ; parce qu'elle croit que tout le monde connaît quel est celui qui ne peut sortir un seul instant de son coeur. Parlant donc aux compagnons de son Époux, comme à ses confidents, et à ceux qu'elle sait connaître les sentiments de son âme, elle tait le nom de son Bien-aimé, et commence tout d'un coup ainsi : " Qu'il me baise d'un baiser de sa bouche. " Je né veux pas vous entretenir plus longtemps de ce baiser. Demain, je vous dirai ce que, par vos prières, l'onction divine; qui donne des enseignements sur toutes choses, daignera me suggérer ; car la chair et le sang ne révèlent point ce secret, mais celui qui pénètre les mystères de Dieu les plus profonds, c'est-à-dire le Saint-Esprit qui, procédant du Père et du Fils, vit et règne également avec eux, dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
(Sermons sur le Cantique des Cantiques / Saint Bernard)
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