Nous devons aussi travailler avec grand soin à travailler nos inclinations, pour empêcher qu'elles ne nous assujettissent à nos passions déréglées ; car il est écrit : La colère de l'homme n'opère point la justice de Dieu : la concupiscence conçoit et enfante le péché et le péché étant accompli engendre la mort (Jc 1, 15). Vivant de la sorte, nous conserverons notre pureté en toute assurance et, suivant le langage de l'Ecriture (Pr 4, 23), nous veillerons sur notre cœur pour empêcher qu'il ne se laisse surprendre ; car nous avons des ennemis très puissants, très méchants et pleins de ressources, c'est-à-dire les démons, et comme dit l'Apôtre : Il ne nous faut pas seulement combattre contre la chair et le sang, mais aussi contre ces princes du siècle, contre ces puissances spirituelles qui règnent dans les ténèbres, et contre ces esprits de malice qui dominent en l'air (Ep 6, 12). Ils ne sont guère éloignés de nous, puisque l'air qui nous environne en est rempli, et ils sont fort différents les uns des autres : Sur leur nature et sur leur distinction, il y aurait beaucoup de choses à dire ; je le laisse à de plus habiles que moi et me contenterai de vous faire connaître maintenant ce qu'il est nécessaire que vous sachiez, pour ne pas ignorer les ruses dont ils se servent pour nous tromper et pour nous perdre.
Nous devons donc savoir premièrement que les démons, appelés de ce nom, n'ont pas été créés comme tels, car Dieu n'a rien fait de mauvais ; mais ayant été créés bons, ils ont perdu, par leur faute, les perfections célestes qui les rendaient heureux, et se plongeant dans la fange de toutes sortes d'impuretés, ils ont trompé les païens par de fausses apparences. Or comme ils ne haïssent rien tant que les chrétiens, il n'y a point d'artifice dont ils n'usent pour tâcher de nous empêcher de monter au ciel et de remplir les places dont ils ont été chassés à cause de leur orgueil et de leur révolte. C'est pourquoi nous avons besoin de beaucoup de prières et de saints exercices dans la vie dont nous faisons profession, afin que recevant du Saint-Esprit le don de savoir discerner ces esprits de ténèbres, nous puissions connaître quelle est leur nature, ceux d'entre eux qui sont les moins méchants ; ceux qui sont les pires ; à quelle sorte de malice l'inclination de chacun nous porte et quels moyens il faut employer pour les terrasser et les mettre en fuite ; car leurs méchancetés sont diverses et il n'y a point de moyens dont ils cherchent à se servir pour nous surprendre par leurs embûches. Le bienheureux apôtre et ceux qui étaient dans les mêmes sentiments que lui le savaient bien, lorsqu'ils disaient : Nous n'ignorons pas quelles sont leurs pensées (2 Co 2, 11). C'est pourquoi, puisqu'ils nous tentent comme eux, nous devons à leur imitation nous assister et nous secourir les uns les autres. Ce qui m'oblige, mes enfants, à cause de l'expérience que j'en ai faite, à vous dire toutes ces choses.
Sachez donc que ces ennemis irréconciliablement des hommes, voyant que tous les chrétiens, et particulièrement les solitaires, s'avancent dans la vertu par les travaux qu'ils souffrent avec tant de joie, ils commencent à les attaquer par des tentations mettant des obstacles sur le chemin ; et ces obstacles sont les mauvaises pensées qu'ils leur inspirent ; mais il ne faut pas étonner, ni de leurs menaces, puisque les jeûnes et la foi en Jésus-Christ ont le pouvoir de les terrasser à l'heure même. Ils ne perdent pas néanmoins courage en se voyant vaincus, et reviennent soudain avec encore plus d'effort et de finesse. Car, voyant qu'ils ne peuvent ouvertement porter notre cœur à l'amour des voluptés sales et impudiques, ils nous attaquent par une autre voie et s'efforcent de jeter la terreur dans notre esprit par les fantômes qu'ils nous font voir, en se transformant et prenant des figures de femmes, de bêtes farouches, de serpents, de géants, et d'une grande troupe de soldats. Mais toutes ces visions ne sont pas plus à craindre que le reste, puisqu'elles s'évanouissent soudain, principalement lorsque nous nous armons de la foi et du signe de la croix. Leur audace et leur impudence est néanmoins telle que, bien qu'ils soient vaincus, ils ne cessent pas de revenir d'une autre manière. Ils se vantent d'avoir la science de prédire et de pouvoir faire connaître ce qui peut nous arriver chaque jour : ils se font voir à nous d'une grandeur si prodigieuse, qu'ils touchent de leur tête le haut du toit, et sont d'une largeur excessive, afin de surprendre par ces illusions ceux qu'ils n'ont pu tromper par leurs discours. Mais si, en cela même, ils trouvent notre esprit fortifié par la foi et par l'espérance que notre vie laborieuse et pénitente doit nous faire concevoir, ils amènent enfin avec eux leur malheureux prince, qui paraît souvent comme Dieu le dépeignait à Job :
Ses yeux sont étincelants comme l'étoile du jour,
il sort de sa bouche des flambeaux ardents
et des tourbillons de flamme.
Ses narines jettent une fumée
aussi épaisse que serait celle d'une fournaise (Job 41, 10-13).
Lorsqu'il se montre sous cette forme, il jette l'épouvante, comme je l'ai dit. Et comme il s'y connaît en toutes sortes de méchancetés et d'artifices, il se vante et nous promet de grandes choses pour nous tromper, se faisant voir tel que Dieu continue de le représenter à Job :
Il considère le fer comme de la paille ;
L'airain comme du bois pourri ;
La mer comme une éponge ;
L'enfer comme son royaume
Et les abîmes comme ses promenades (Job 41, 22-23).
(Vie de Saint Antoine / Athanase d'Alexandrie)
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