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TROISIEMES DEMEURES


La Sainte Trinité
Suite du même sujet. Des sécheresses dans l'oraison, de ce qui peut s'ensuivre, de la nécessité de nous mettre à l'épreuve. De la manière dont le Seigneur éprouve ceux qui ont atteint ces Demeures.

Remettez entre ses mains votre raison et vos craintes, élevez-vous au-dessus de la faiblesse de la nature ; abandonnez le soin de ce misérable corps à ceux qui ont charge de veiller sur vous ; et ne songez qu'à cheminer en toute hâte, afin de jouir au plus tôt de la vue de votre Époux et de votre Dieu. Vous n'avez que peu ou presque point de soulagement, et néanmoins la sollicitude pour la santé pourrait vous tromper. Rejetez cette sollicitude avec d'autant plus de courage, que la lenteur à cheminer dans les voies spirituelles ne vous donnera pas une santé meilleure. Je vous le garantis, parce que je le sais. Je sais encore que c'est moins par les austérités du corps, qui sont secondaires, que par une humilité profonde qu'on avance dans ce chemin spirituel. Ce qui arrête et empêche d'entrer plus avant dans le château, c'est le manque de cette humilité. Croyons toujours que nous avons fait peu de chemin et que nos sœurs, au contraire, en ont fait beaucoup ; et non seulement désirons d'être considérées comme les plus imparfaites, mais faisons tout ce qui peut dépendre de nous afin que l'on en soit persuadé. Avec cette disposition, l'état des âmes dans ces troisièmes demeures est excellent ; mais si elle leur manque, elles resteront toute leur vie au même point, en proie à mille peines, à mille ennuis. N'ayant pas eu le courage de se dépouiller d'elles-mêmes, et portant sans cesse le pesant fardeau de leur misère, elles ne pourront avancer ; tandis que les âmes qui ont su se vaincre s'élèvent avec une admirable liberté vers les demeures supérieures du château. Dieu qui est juste, miséricordieux, et qui donne toujours au delà de nos mérites, ne laisse pas de récompenser les âmes de ces troisièmes demeures, en leur accordant des joies bien plus grandes que celles que peuvent procurer les plaisirs et les divertissements de cette vie. Mais je ne pense pas qu'il leur donne souvent des goûts spirituels ; il ne leur fait cette faveur que rarement, et dans le but de les exciter, par la vue du bonheur des autres demeures, à ne rien négliger pour y parvenir. Il vous semblera peut-être, mes filles, qu'il n'y a point de différence entre les joies et les goûts, et qu'ainsi je ne devrais pas en mettre : mais, à mon avis, il y en a une fort grande. Je m'en expliquerai dans la quatrième demeure, puisque c'est là que Dieu favorise les âmes de ces goûts spirituels ; et quoiqu'il paroisse superflu de parler d'un tel sujet, ce que j'en dirai sera, je l'espère, de quelque utilité. Ayant une connaissance plus distincte de chaque chose, vous vous porterez avec plus d'ardeur vers ce qui est plus parfait. De plus, la connaissance de ces goûts spirituels sera une grande consolation pour les âmes que Dieu conduit par cette voie, et un sujet de confusion pour celles qui se croient déjà parfaites.

Les âmes humbles, à la vue de ces faveurs de Dieu, sentiront le besoin de l'en bénir et de lui en rendre des actions de grâces. Quant aux âmes imparfaites, à qui ces goûts ne seront pas accordés au gré de leurs désirs, elles s'en désoleront intérieurement, mais à tort et sans profit, attendu que la perfection ne consiste pas dans les goûts, mais dans le plus grand amour de Dieu, et que la récompense doit être d'autant plus belle qu'on on a agi en toutes choses avec plus de justice et de vérité. Mais si ceci est vrai, comme il l'est en effet, à quoi sert, me demanderez-vous peut-être, de traiter de ces faveurs intérieures et d'en donner l'intelligence ? Je ne le sais ; qu'on le demande à ceux qui m'ont ordonné d'écrire ; il ne m'appartient pas de disputer avec les supérieurs. Je suis tenue de leur obéir, et je ne serais pas excusable si j'y manquais. Voici néanmoins ce que je puis vous dire en toute vérité : à cette époque de ma vie où je n'avais point reçu de ces grandes faveurs, ni n'espérais, à cause de mon indignité, en avoir jamais une connaissance expérimentale, c'eût été un bonheur bien grand pour moi de savoir, ou du moins de pouvoir conjecturer, que j'agréais à Dieu en quelque chose ; et lorsque je lisais les livres qui traitent des faveurs et des joies que Dieu accorde aux âmes qui lui sont fidèles, je goûtais tant de consolation, que je lui en donnais de grandes louanges. Si une âme aussi imparfaite que la mienne ne laissait pas d'agir de la sorte, quelles actions de grâces ne lui doivent point rendre celles qui sont vraiment humbles et vertueuses ! Ne dût-il en résulter pour mon Dieu qu'une seule louange de plus, il faudrait faire connaître les joies et les délices dont il comble les âmes, et mettre dans son jour l'immensité de la perte que l'on fait, quand, par sa faute, on se prive de si grands biens. Cette perte devrait nous être d'autant plus sensible, que ces joies et ces délices, quand elles viennent de Dieu, sont accompagnées de tant d'amour et de force, que l'âme en redouble sa marche, mais sans se fatiguer, et avance de jour en jour dans la pratique des bonnes œuvres et de la vertu. Ne pensez pas qu'il nous importe peu de travailler à nous rendre dignes de ces faveurs. Quand vous aurez fait ce qui dépend de vous, si Dieu vous les refuse, sachez qu'il saura vous donner l'équivalent par d'autres voies, car il est souverainement juste ; s'il agit de la sorte, c'est pour des raisons connues de lui par un profond secret de sa miséricorde, mais ne doutez point que cette conduite ne soit la plus convenable pour le bien de votre âme. Les personnes qui, par la bonté du Seigneur, sont parvenues à cette troisième demeure, et qui, grâce à sa miséricorde, sont bien près de monter plus haut, ne peuvent rien faire, à mon avis, qui leur soit plus utile, que de s'adonner de toutes leurs forces à la pratique d'une prompte obéissance. Quoiqu'elles ne soient pas engagées dans la vie religieuse, il leur sera très avantageux d'avoir un directeur auquel elles se soumettent en tout comme plusieurs le pratiquent dans le monde même, afin de ne faire en quoi que ce soit leur propre volonté, parce que d'ordinaire c'est de là qu'arrivent tous nos maux. Pour cela, il ne faut point qu'elles cherchent un guide qui soit, comme l'on dit, de leur humeur ; et qui marche en tout avec autant de circonspection qu'elles. Mais elles doivent en choisir un qui connaisse la vanité des choses d'ici-bas, et qui tienne le monde vaincu sous ses pieds. On ne saurait dire combien l'on gagne à l'école de tels maîtres. Lorsqu'on les voit faire, avec tant de facilité, avec tant de suavité, des choses que l'on croyait impossibles, on se sent animé par leur exemple, et, témoin de leur vol élevé, on ose soi-même essayer ses ailes. Tels les petits oiseaux s'enhardissent à prendre l'essor en voyant voler leurs pères, et quoique d'abord ils ne puissent aller bien loin, ils apprennent peu à peu à les suivre. J'ai donc raison de dire qu'il nous est souverainement utile d'être sous la conduite de tels guides, et je le sais par expérience.

Cependant, quelque résolues que soient ces personnes de ne point offenser Dieu, elles feront très bien d'en éviter les occasions. En effet, étant encore si voisines des premières demeures, elles pourraient aisément y retourner, parce que leur vertu n'est pas encore fondée sur la terre ferme, comme celle de ces âmes fortes qui sont accoutumées à souffrir, qui connaissent, sans les craindre, les tempêtes du monde, et qui savent combien ses plaisirs sont peu dignes d'envie. Ainsi, il pourrait arriver qu'une grande persécution que le démon exciterait pour les perdre, serait capable de renverser tous leurs bons desseins, et que, voulant par un véritable zèle retirer les autres du péché, elles tomberaient elles-mêmes dans les filets de cet esprit de mensonge.

Que l'on s'occupe de ses propres fautes, et non de celles du prochain. C'est le propre de ces personnes dont la vie est si réglée, de s'effrayer de tout ; et souvent elles pourraient beaucoup apprendre, pour le principal, de ceux-là mêmes dont la conduite les étonne. Si elles ont quelque avantage sur eux pour la modestie extérieure, et la manière de traiter avec le prochain, c'est bien sans doute, mais ce n'est pas ce qui importe le plus. Elles ne doivent point, pour cela, vouloir que tous les autres suivent leur chemin, ni prétendre donner des leçons de spiritualité, quand peut-être elles ne savent pas ce que c'est. Avec ces grands désirs d'être utiles aux âmes, elles peuvent commettre beaucoup de fautes. Ainsi, mes sœurs, le plus sûr pour celles d'entre nous qui seraient dans cette troisième demeure, c'est d'observer ce que prescrit la règle, c'est-à-dire de tâcher de toujours vivre dans le silence et dans l'espoir. Ne doutons pas que Notre Seigneur ne prenne soin de ces âmes qui lui sont si chères ; soyons fidèles à l'en supplier, et, sa grâce aidant, nous ferons beaucoup pour leur salut. Qu'il soit béni à jamais ! Ainsi soit-il.

(Le château intérieur / Ste Thérèse d'Avila)





CONSEILS POUR LA MEDITATION




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