AANALYSE.
1. Comment certains hérétiques altéraient le sens du 3e verset du 1er chapitre de l'Évangile selon saint Jean, par un changement de ponctuation. 2. Conséquences absurdes auxquelles conduit le sens admis par les hérétiques.- Que le Saint-Esprit n'a pas été fait. 3. Le Fils de Dieu est égal à son Père.- Fécondité inépuisable du Créateur.- Dieu n'est pas un être composé. 4. Que les pécheurs ne diffèrent point des gens ivres et furieux.- Il faudrait mieux aller et se montrer nu dans les rues, que couvert et chargé de péchés.
1. Moïse commence l'histoire de l'Ancien Testament par ce qui est sensible à nos yeux, et en fait une description fort étendue. Il dit: " Au commencement Dieu a fait le ciel et la terre" (Gen. I,1); il ajoute :Il a fait la lumière, le firmament, les étoiles, et des animaux de toutes sortes d'espèces: car il serait trop long de nommer tout en particulier.
Mais notre évangéliste renferme tout en un seul mot: et ces choses, et toutes celles qui sont au-dessus d'elles. Et certes, c'est avec justice et avec raison : Premièrement, toutes ces choses sont connues des auditeurs; et en second lieu, il se hâte d'entrer dans un sujet plus grand et plus élevé. Ainsi il commence sa narration, non par les ouvrages, ou par les créatures, mais par leur auteur et leur Créateur.
C'est pourquoi Moïse, n'ayant entrepris de traiter que la moindre partie de la création, puisqu'il n'a point parlé des puissances invisibles, s'arrête uniquement à ce point : mais Jean, qui tout à coup veut s'élever jusqu'au Créateur, passe légèrement et en courant sur toutes ces choses, et renferme tout ce qu'a dit Moïse et ce qu'il a omis, dans ce peu de paroles: " Tout a été fait par lui ". Et de peur que vous ne croyiez qu'il n'a en vue que ce dont le législateur a déjà fait mention, il ajoute : " Rien de ce qui a été fait, n'a été fait sans lui " , c'est-à-dire, rien de ce qui peut tomber sous les sens, ou de ce qui est invisible et purement intellectuel, n'a été fait que par la vertu, et par la puissance du Fils.
Nous ne mettrons pas un point après ces mots : " Rien n'a été fait ", comme font les hérétiques, qui, voulant que le Saint-Esprit ait été créé, lisent ainsi : " Ce qui a été fait était vie dans lui ". C'est rendre ces paroles inintelligibles. Car premièrement, il n'était pas à propos de parler du Saint-Esprit en cet endroit; et en second lieu, si l'évangéliste avait voulu l'indiquer, pourquoi se serait-il expliqué si obscurément? Où est la preuve que ce soit du Saint-Esprit qu'il ait dit ces paroles ? mais encore, selon leur manière même de ponctuer, nous trouverons que ce n'est pas le Saint-Esprit qui a été fait, mais que c'est le Fils qui s'est fait lui-même.
Soyez donc attentifs, afin de bien retenir le texte, et nous, lisons cependant le passage selon leur manière de le ponctuer; l'absurdité qui en résulte sera plus visible et plus manifeste: " Ce qui a été fait était vie dans lui ". Sur quoi ils disent que le mot: " Vie " signifie le Saint-Esprit. Mais il se rencontre ici, que la vie est aussi appelée lumière : car l'évangéliste ajoute: " Et la vie était la lumière des hommes". Donc, selon eux, saint Jean dit ici que le Saint-Esprit est la lumière des hommes: mais que diront-ils sur ce qui suit? Saint Jean [127] ajoute encore: " Un homme a été envoyé de Dieu, pour rendre témoignage à la lumière ". Il faut bien qu'ils répondent que cela est dit aussi du Saint-Esprit; car celui-là même qu'il a nommé " Verbe " ci-dessus, il le qualifie " Dieu, vie et lumière" dans les paroles suivantes : " Ce Verbe, " dit-il, " était la vie ", et cette même vie " était la lumière ". Si donc le Verbe était la vie, et si le Verbe qui est la vie, s'est fait chair, la vie s'est fait chair, c'est-à-dire le Verbe: " Et nous avons vu sa gloire , comme du Fils unique du Père ".
Si ces hérétiques soutiennent donc qu'en cet endroit le Saint-Esprit est appelé la vie, voyez combien il s'ensuit d'absurdités : il résulte delà que c'est le Saint-Esprit qui s'est incarné, et non pas le Fils; que le Saint-Esprit est le Fils unique. Et si cela n'est point ainsi, ou s'ils veulent éviter ces conséquences, ils tomberont dans de plus grandes extravagances, en lisant comme ils font. S'ils avouent que c'est du Fils qu'il est parlé en ce lieu et s'ils ne ponctuent pas et ne lisent pas comme nous, il faut nécessairement qu'ils disent que le Fils a été fait par lui-même. En effet, si le Verbe était la vie, si ce qui a été fait, était vie en lui : de cette façon de lire il s'ensuit que le Verbe a été fait en lui-même, et par lui-même. L'Evangile ajoute ensuite quelques lignes après: " Et nous avons vu sa gloire, sa gloire, " dis-je " comme du Fils unique du Père (14) ". Voilà comment de leur façon de lire, et de leur manière de s'expliquer, il résulte que le Saint-Esprit est le Fils unique ; car "selon eux ", c'est de l'Esprit-Saint qu'il est uniquement parlé, c'est à lui seul que se rapporte tout ce discours.
Ici, mes frères, ne voyez-vous pas dans quels précipices, et dans quelles absurdités on tombe, lorsqu'une fois on s'égare et l'on s'écarte de la vérité? Quoi donc? L'Esprit-Saint, direz-vous, n'est-il pas la lumière? Oui, il est sûr qu'il est la lumière; mais il n'est point fait mention de lui en cet endroit. Quoique Dieu soit Esprit, c'est-à-dire incorporel, il ne s'ensuit pourtant pas de là que toutes les fois qu'on dit esprit, ce soit de Dieu qu'on parle. Et pourquoi vous étonneriez-vous, si nous le disions du Père? Du Paraclet, du Consolateur même, nous ne dirons pas que partout où l'on trouve le nom d'esprit, ce soit de l'Esprit Consolateur qu'on parle : quoique ce nom lui soit propre, et celui qui lui convient le plus, toutefois partout où on lit le nom d'esprit, il ne faut pas toujours l'entendre du Paraclet; car Jésus-Christ aussi est appelé la vertu de Dieu, la sagesse de Dieu. Mais partout où. on nomme la vertu de Dieu, la sagesse de Dieu, ce n'est pas toujours dé lui qu'on parle. Il en est de même en ce' lieu: quoique le Saint-Esprit illumine, ce n'est pas néanmoins de lui que parle maintenant l'évangéliste. Mais nous avons beau faire justice de ces absurdités : eux, dans leur extrême obstination à combattre la vérité, ne cessent point de dire : " Ce qui a été fait, était vie en lui ", c'est-à-dire, ce qui a été fait était vie.
Quoi donc ? le châtiment des Sodomites, le déluge, les tourments, et mille autres choses semblables, tout cela était vie? Mais, disent-ils, nous parlons de la création. Certes, ces choses appartiennent à la création. Mais pour combattre plus fortement encore leurs sentiments, interrogeons-les : dites-nous donc, le bois est-il vie? Lés pierres, ces êtres inanimés et sans mouvement, sont-ils vie? l'homme lui-même, est-il absolument vie? Qui pourrait le prétendre? L'homme n'est point la vie, mais capable de vie.
('Commentaire sur St Jean' / St Jean Chrysostome)
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