Il y a des vices qui présentent souvent l'apparence de la vertu, et on les prend pour des vertus, alors qu'ils sont véritablement des vices C'est ainsi que la sévérité est réputée justice, la sécheresse du cœur se dit maturité, un agréable bavardage s'appelle de l'affabilité, la dissipation est estimée joie spirituelle ; la paresse ou une tristesse désordonnée, on juge que c'est de la gravité ; la tiédeur ou la nonchalance, c'est de la discrétion. Une parure excessive, on croit que c'est de la décence, et le luxe dans le train ordinaire de la vie s'appelle bienséance. On dit de la prodigalité qu'elle est générosité ; l'avarice est réputée prévoyance ; on juge de l'entêtement que c'est de la fermeté. La ruse s'appelle prudence, et l'hypocrisie, sainteté. L'insouciance, c'est de la douceur ; un curieux ! on le dit circonspect ; un vaniteux ! c'est un homme distingué. La présomption passe pour espérance, l'amour charnel pour charité, l'âpreté à accuser les autres ou à les corriger, c'est du zèle pour la justice. Celui qui dissimule, on le dit patient ; le manque de courage dans la réprimande, c'est de la bonté douce et pacifique ; et ainsi du reste.
Or, de même qu'on n'achète rien de bon avec de faux deniers, ce n'est pas non plus avec de fausses vertus qu'on gagne le royaume des cieux. Il y a aussi des vertus naturelles, inhérentes, pour ainsi dire, à notre nature : ainsi, l'humilité, la douceur, la modestie, la générosité, la pitié, la patience. Ces vertus-là et leurs semblables ne méritent pas la récompense éternelle ou le royaume de Dieu, mais seulement les vertus surnaturelles, que Dieu nous donne gratuitement.
Parmi ces dernières, il en est que les insensés regardent comme des vices. Ainsi jugent-ils que la justice est sévérité ; la gravité s'appelle chez eux dureté de cœur, la prévoyance est dite avarice, la constance s'appelle opiniâtreté, et ainsi des autres vertus dont on a parlé plus haut. Pareillement, ce qu'on fait par humilité, ils disent que c'est fait par vaine gloire ; ce qui est fait saintement, ils y voient hypocrisie ou ostentation ; ce qu'inspire le zèle de la justice, ils le disent inspiré par souci de vengeance. Ce que fait la charité procède, d'après eux, de la haine ou de la rancune ; ce qui est un acte de dilection spirituelle, ils l'attribuent à un amour, charnel ; ce qu'on fait dans une intention pure, ils le disent accompli en vue d'avantages temporels ; et ainsi du reste.
Il est donc difficile de distinguer entre le vice et la vertu. D'autre part, il y a des degrés en chacune de ces vertus : elles sont d'abord données à l'âme par la pure libéralité de Dieu ; une fois infuses, elles se perfectionnent. Aussi importe-t-il d'examiner, avec le plus grand soin, quelles sont les vertus de l'âme, véritables et parfaites, qui, seules, rendent l'homme agréable à Dieu. Commençons par la charité, mère et joyau de toutes les vertus.
(Le Paradis de l'âme / Saint Albert le Grand)
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