CHAPITRE 25
Oh! qui jouira de ce bien ! Que possédera-t-il, et que ne possédera-t-il pas? Certes, tout ce qu'il voudra sera, ce qu'il ne voudra pas ne sera pas. Car, là s'offriront les biens du corps et de l'âme, tels que l'œil n'en a point vu, que l'oreille n'en a point entendu, tels qu'il ne s'en est point fait sentir au cœur de l'homme. O infortuné! pourquoi erres-tu au milieu de tant de choses diverses, cherchant le bien pour ton âme et pour ton corps? Aime le seul bien, celui en qui sont tous les biens, et qui suffit à nos désirs. Aime le bien simple par excellence, qui est à lui seul toute espèce de biens, qui seul satisfait à tous nos vœux. Car, qu'aimes-tu, ô ma chair, que désires-tu, Ô mon âme? Là seulement se trouve tout ce que vous aimez, tout ce que vous désirez. Si c'est la beauté qui vous charme : les justes brilleront comme le soleil. Si vous vous plaisez dans la rapidité, dans le courage, dans une liberté de corps qu'aucun obstacle n'arrête : ils seront semblables aux anges de Dieu, parce que, le corps animal est semé et il pousse un corps spirituel (par la puissance divine, sans doute, et non par la nature). Si vous voulez une vie longue et pleine de santé ; là l'éternité sera sans maladie, et la santé éternelle, parce que les justes vivront éternellement et encore parce que le salut vient du Seigneur. Si vous voulez être rassasiés : ils seront rassasiés lorsque paraîtra la gloire du Seigneur. Si vous voulez vous enivrer ; ils s'enivreront de l'abondance de ta maison du Seigneur. Si c'est la mélodie qui vous charme, là, les chœurs des anges chantent sans fin devant Dieu. Si vous cherchez une volupté quelconque non immonde, mais pure : Seigneur, tu les désaltéreras dans le torrent de ta volupté. Si la sagesse a pour vous plus de charme, la sagesse même de Dieu s'offrira à vos désirs. Si c'est l'amitié, les justes aimeront Dieu plus qu'eux-mêmes ; ils s'aimeront mutuellement, comme eux-mêmes ; Dieu les aimera plus qu'ils ne s'aiment eux-mêmes ; parce qu'ils l'aimeront, s'aimeront eux-mêmes, et les autres par lui; et qu'il s'aimera et les aimera par lui-même. Si c'est la concorde que vous chérissez, ils n'auront tous qu'une volonté, qui sera celle de Dieu. Si c'est la puissance, leur volonté sera toute-puissante comme celle de Dieu. Car, comme Dieu pourra ce qu'il voudra par lui-même ; ils pourront par lui ce qu'ils voudront. Parce que, comme ils ne voudront rien que ce qu'il voudra, de même il ne voudra rien que ce qu'ils voudront; et ce qu'il voudra ne pourra pas ne pas être. Si les honneurs et les richesses éveillent vos désirs, Dieu établira sur de nombreux trésors ses serviteurs bons et fidèles; bien plus, ils seront appelés fils de Dieu et Dieu eux-mêmes ; ils seront où sera son fils, héritiers de Dieu, cohéritiers du Christ. Si vous désirez une véritable sécurité, où pourrait-elle être plus grande, puisque les justes auront la certitude que ces biens, ou plutôt ce bien suprême ne leur manqueront pas ; ils en douteront d'autant moins qu'ils seront certains qu'ils ne peuvent vouloir le perdre, et que Dieu qui les aime n'ôtera pas ce bien, malgré eux, à ceux qui le chérissent ; ils sauront, enfin, que rien de plus puissant que Dieu ne pourra les séparer de lui, contre leur volonté et la sienne. Quelle et combien grande doit être la joie, là où se trouve un pareil, un si grand bonheur ! Cœur de l'homme, rempli de besoins, éprouvé par tant de maux qui t'accablent, combien ne te réjouirais-tu pas, si tu possédais tous ces biens en abondance? Sonde les replis les plus cachés de ton âme ; pourrait-elle contenir la joie d'une si grande béatitude? Si tu aimais un autre comme toi-même et qu'il jouît du même bonheur, ta joie serait doublée ; parce que tu serais, de sa félicité, aussi heureux que de la tienne. Mais si deux, trois, un plus grand nombre encore partageaient la même félicité, et si tu aimais chacun comme toi-même, tu te réjouirais pour chacun autant que pour toi. Ainsi, dans cette charité parfaite, au sein du bonheur des anges innombrables et des hommes, parmi lesquels aucun n'aime l'autre moins que lui-même, chacun sera heureux de la félicité des autres autant que de la sienne propre. Si donc le cœur de l'homme peut suffire à peine à son bonheur particulier, comment sera-t-il capable de contenir tant et de si grandes joies? Et puisque, plus on aime quelqu'un, plus on se réjouit de son bonheur; comme, dans cette félicité parfaite, chacun aimera Dieu, sans comparaison plus que soi-même, et les autres sans mesure ; de même il se réjouira sans mesure du bonheur de Dieu, plus que du sien et de celui de tous les autres ensemble. Mais s'ils aiment Dieu de tout leur cœur, de tout leur esprit, de toute leur âme, de manière cependant que tout leur cœur, tout leur esprit, toute leur âme ne puissent suffire à la grandeur de cet amour, il est hors de doute que tout leur cœur, tout leur esprit, toute leur âme seront remplis d'une joie telle, qu'ils ne suffiront pas à la plénitude de ce bonheur.
(Le Proslogion / Saint Anselme de Cantorbéry)
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