L'âme de la Théologie sacrée
31. « Que l’étude de la Sainte Écriture soit comme l’âme de la théologie sacrée »[95] : cette expression de la Constitution dogmatique Dei Verbum nous est devenue au cours des ans toujours plus familière. On peut dire que l’époque qui a suivi le Concile Vatican II, en ce qui concerne les études théologiques et exégétiques, a fréquemment fait référence à cette expression comme symbole de l’intérêt renouvelé pour la Sainte Écriture. La XIIe Assemblée du Synode des Évêques s’est souvent référée à cette affirmation pour indiquer la relation entre la recherche historique et l’herméneutique de la foi en référence au texte sacré. Dans cette perspective, les Pères ont constaté avec joie la réalité de l’étude accrue de la Parole de Dieu dans l'Église au long des dernières décennies et ont exprimé avec conviction une vive reconnaissance aux nombreux exégètes et théologiens qui, avec dévouement, engagement et compétence ont donné et donnent une contribution essentielle à l’approfondissement du sens de l’Écriture, en affrontant les problèmes complexes que notre temps pose à la recherche biblique[96].
Ils ont également manifesté des sentiments de sincère gratitude à l’égard des membres de la Commission Biblique Pontificale qui se sont succédés au cours de ces années et qui, en lien étroit avec la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, continuent à offrir leur apport qualifié pour aborder les questions particulières inhérentes à l’étude de la Sainte Écriture. Le Synode a éprouvé, en outre, le besoin de s’interroger sur le statut actuel des études bibliques et sur leur importance dans le domaine théologique. En effet, du rapport fécond entre exégèse et théologie dépend en grande partie l’efficacité pastorale de l’action de l'Église et de la vie spirituelle des fidèles. Pour cela, je crois important de reprendre certaines réflexions apparues au cours des échanges sur ce thème dans les travaux du Synode.
Développement de la recherche biblique et Magistère ecclésial
32. Avant tout, il est nécessaire de reconnaître dans la vie de l’Église le bénéfice provenant de l’exégèse historico-critique et des autres méthodes d’analyse du texte développées récemment[97]. Dans l’approche catholique de la Sainte Écriture, l’attention à ces méthodes est indispensable et elle est liée au réalisme de l’incarnation : « Cette nécessité est la conséquence du principe chrétien formulé dans l’Évangile selon saint Jean 1,14 : le Verbe s’est fait chair. Le fait historique est une dimension constitutive de la foi chrétienne. L’histoire du salut n’est pas une mythologie, mais une véritable histoire et pour cela elle est à étudier avec les méthodes de la recherche historique sérieuse »[98]. Cependant, l’étude de la Bible exige la connaissance et l’utilisation appropriée de ces méthodes de recherche. S’il est vrai que cette sensibilité dans les études s’est développée plus intensément à l’époque moderne, il y a toujours eu cependant dans la saine tradition ecclésiale, bien que de façon inégale suivant les lieux, un amour pour l’étude de « la lettre ». Il suffit ici de rappeler la culture monastique, à laquelle nous devons en dernière instance le fondement de la culture européenne à la racine de laquelle se trouve l’intérêt pour la parole. Le désir de Dieu comprend l’amour des lettres, l’amour pour la parole dans toutes ses dimensions : « puisque dans la parole biblique, Dieu est en chemin vers nous et nous vers Lui, il faut apprendre à pénétrer le secret de la langue, à la comprendre dans sa structure et dans ses usages. Ainsi, en raison même de la recherche de Dieu, les sciences profanes, qui nous indiquent les chemins vers la langue, deviennent importantes »[99].
33. Le Magistère vivant de l'Église, auquel il appartient « d’interpréter de façon authentique la Parole de Dieu, écrite ou transmise »[100], est intervenu avec un sage équilibre par rapport à la juste position à avoir face à l’introduction des nouvelles méthodes d’analyse historique. Je me réfère particulièrement aux encycliques Providentissimus Deus du Pape Léon XIII et Divino afflante Spiritu du Pape Pie XII. Ce fut mon vénérable prédécesseur Jean-Paul II qui rappela l’importance de ces documents pour l’exégèse et la théologie à l’occasion des célébrations respectivement du centenaire et du cinquantenaire de leur promulgation[101]. L’intervention du Pape Léon XIII eut le mérite de protéger l’interprétation catholique de la Bible des attaques du rationalisme, mais sans se réfugier dans un sens spirituel détaché de l’histoire. Ne reculant pas devant la critique scientifique, il se méfiait seulement « des idées préconçues qui prétendent se fonder sur la science mais qui, en réalité, font subrepticement sortir la science de son domaine»[102]. Le Pape Pie XII, au contraire, se trouvait face aux attaques des partisans d’une exégèse soi-disant mystique qui refusait toute approche scientifique. L’encyclique Divino afflante Spiritu, avec une grande finesse, a évité d’engendrer l’idée d’une dichotomie entre l’"exégèse scientifique" pour l’usage apologétique et l’"interprétation spirituelle réservée à l’usage interne", affirmant au contraire aussi bien la « portée théologique du sens littéral méthodiquement défini », que l’appartenance de la « détermination du sens spirituel… au domaine de la science exégétique »[103]. De cette façon, les deux documents refusaient « la rupture entre l’humain et le divin, entre la recherche scientifique et le regard de la foi, entre le sens littéral et le sens spirituel »[104]. Cet équilibre a ensuite été repris dans le document de la Commission Biblique Pontificale de 1993 : « Dans leur travail d’interprétation, les exégètes catholiques ne doivent jamais oublier que ce qu’ils interprètent est la Parole de Dieu. Leur tâche commune n’est pas terminée lorsqu’ils ont distingué les sources, défini les formes ou expliqué les procédés littéraires. Le but de leur travail n’est atteint que lorsqu’ils ont éclairé le sens du texte biblique comme parole actuelle de Dieu »[105]. (Exhortation apostolique : Verbum Domini / Benoît XVI)
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