Cette courte lettre est à plus d'un titre un texte
très original. Son souci est essentiellement éthique
et l'auteur n'y développe aucune approche christologique (des thèmes aussi
importants que la mort et la résurrection de Jésus ne sont même pas évoqués). Il
envisage quel doit être l'engagement du chrétien au sein de la société de son
temps. Pour lui, la vie à la suite du Christ s'accompagne d'exigences
comportementales précises. Le chrétien doit notamment avoir un souci tout
particulier des pauvres. L'auteur insiste tout particulièrement sur les oeuvres (entendre par là des comportements éthiques
concrets) que doit manifester le disciple du Christ. Ce sont ces oeuvres qui
vérifieront la pertinence de la foi que le chrétien affirme détenir.
L'affirmation À quoi cela sert-il, mes frères, que quelqu'un dise : " J'ai la
foi ", s'il n'a pas les oeuvres ? La foi peut-elle le sauver ? (2,14) semble s'opposer à la doctrine
développée par Paul (Rm et Ga) du salut par la foi sans les oeuvres.
Cette perspective "antipaulinienne" avait tellement déplu à Luther qu'il parla
de cette lettre comme d'une "épître de paille". En fait, l'auteur
développe un thème un peu différent de celui de Paul. Pour Paul, il s'agit d'une
réflexion sur le caractère salvifique ou non de la Loi de Moïse en tant que
telle. Pour Jacques, la question est de savoir si une confession de foi a une
quelconque valeur salvifique alors même que les agissements du chrétien
contredisent ouvertement l'enseignement du Christ. La lettre se présente comme une "encyclique",
c'est à dire comme un écrit destiné à circuler entre
les différentes églises, appelées ici métaphoriquement "les douze tribus dans la
dispersion". L'auteur veut interpeller ces églises sur le souci qu'elles ont des
pauvres. Il combine des éléments provenant du judaïsme, du monde grec (stoïcisme
notamment) et enfin de l'enseignement de Jésus (appel à abandonner ses richesses
pour entrer dans le Royaume de Dieu). Pour l'auteur, la richesse provoque le
malheur en détournant l'homme de l'essentiel. Elle provoque une fausse sensation
de sécurité alors qu'elle ronge l'homme de l'intérieur et le détourne de Dieu et
de ses frères.
Plan et résumé
Adresse (1,1)
Le chrétien face aux épreuves (1,2-19)
La foi est éprouvée (1,2-4)
Il faut résister à la dispersion (1,5-8)
et aux richesses (1,9-11)
pour aboutir au bonheur (1,12)
il faut aussi résister à l'illusion de croire que l'épreuve
vient de Dieu (1,13-19a)
Mettre en pratique la
Parole de Dieu (1,19-3,18)
L'obéissance dans la foi (1,19-27)
Ne pas faire de discriminations (2,1-13)
La foi et les oeuvres (2,14-26)
Surveiller son langage (3,1-12)
Vraie et fausse sagesse (3,13-18)
Se comporter fidèlement face aux puissances dominant le monde
(4,1-5,20)
La fidélité de la foi (4,1-10)
Respect des frères (4,11-12)
Parole pour les affairistes (4,13-17)
Parole pour les riches (5,1-6)
Parole pour les croyants (5,7-11)
Interdiction du serment (5,12)
L'accompagnement des malades (5,13-18)
La correction fraternelle (5,19-20)
Histoire de la rédaction
L'auteur se présente comme "Jacques serviteur de Dieu et du Seigneur
Jésus-Christ" (1,1). Mais de quel Jacques s'agit-il ?
Jacques frère de Jean, fils de Zébédée, un des premiers
disciples de Jésus. Cet apôtre joue un rôle de premier plan dans le groupe des
Douze mais ne semble pas avoir eu la même importance dans le christianisme
primitif. Selon Ac 12,2, il est exécuté par Hérode Agrippa vers 44.
Jacques, le frère de Jésus, qui, lui, a exercé une influence
considérable sur le christianisme naissant, en assurant notamment la direction
de l'Église de Jérusalem. Surnommé "Jacques le Juste", il représente la
mouvance des judéo-chrétiens très attachés à leurs racines juives. Selon
Flavius Josèphe (Antiquités juives 20,200), cet homme pieux et estimé a été
exécuté par ordre du grand-prêtre Ananie II en 62.
L'épître ne privilégie aucune de ces deux grandes
figures. Il pourrait même s'agir d'un autre Jacques, et l'attribution au frère
de Jésus ne s'est faite que tardivement dans la tradition chrétienne (pour
Eusèbe, mort en 399, le caractère canonique de cette lettre reste controversé
Hist. Eccl. 2,23;24-25 et 3,25,3). Pour les commentaires contemporains, l'auteur
ne peut être identifié avec certitude. On peut en revanche cerner le monde dans
lequel il évolue. Il connaît bien le stoïcisme mais ne s'attache pas aux
pratiques du judaïsme (circoncision, interdits alimentaires). Il ne fonde pas sa
réflexion sur les éléments centraux du credo chrétien (vie, mort,
résurrection de Jésus). Il cite toujours le texte de l'Ancien Testament dans la
version grecque (LXX). On peut donc le situer avec vraisemblance dans le
christianisme hellénistique (pagano-chrétien de deuxième ou troisième
génération).
Pour dater l'épître, on peut se baser sur
2,14-26: l'auteur connaît manifestement la terminologie paulinienne utilisée en
Rm et Ga. La lettre est donc postérieure à 58-60. En revanche, l'auteur ne
semble pas connaître une structure des Églises locales semblable à celle dont la
littérature paulinienne témoigne dans ses écrits les plus tardifs. On peut
supposer donc une rédaction vers la fin du premier siècle, au plus tard au début
du second.
Un texte représentatif : le salut et la foi
(2,14-26)
Jc 2,14 À quoi cela sert-il, mes frères, que
quelqu'un dise : " J'ai la foi ", s'il n'a pas les oeuvres ? La foi peut-elle le
sauver ? 15 Si un frère ou une soeur sont nus, s'ils manquent de leur nourriture
quotidienne, 16 et que l'un d'entre vous leur dise : " Allez en paix,
chauffez-vous, rassasiez-vous ", sans leur donner ce qui est nécessaire à leur
corps, à quoi cela sert-il ? 17 Ainsi en est-il de la foi : si elle n'a pas les
oeuvres, elle est tout à fait morte. 18 Au contraire, on dira : " Toi, tu as la
foi, et moi, j'ai les oeuvres ? Montre-moi ta foi sans les oeuvres ; moi, c'est
par les oeuvres que je te montrerai ma foi. 19 Toi, tu crois qu'il y a un seul
Dieu ? Tu fais bien. Les démons le croient aussi, et ils tremblent. 20 Veux-tu
savoir, homme insensé, que la foi sans les oeuvres est stérile ? 21 Abraham,
notre père, ne fut-il pas justifié par les oeuvres quand il offrit Isaac, son
fils, sur l'autel ? 22 Tu le vois : la foi coopérait à ses oeuvres et par les
oeuvres sa foi fut rendue parfaite. 23 Ainsi fut accomplie cette parole de
l'Écriture : Abraham crut à Dieu, cela lui fut compté comme justice et il fut
appelé ami de Dieu. " 24 Vous le voyez : c'est par les oeuvres que l'homme est
justifié et non par la foi seule. 25 De même, Rahab, la prostituée, n'est-ce pas
par les oeuvres qu'elle fut justifiée quand elle reçut les messagers et les fit
partir par un autre chemin ? 26 Comme le corps sans l'âme est mort, de même la
foi sans les oeuvres est-elle morte.